L'Art n'existe pas

Nous parlons de l'Art comme d'un dieu ; il n'est pourtant qu'un jugement humain maquillé en religion.

On parle d'« Art » comme s'il s'agissait d'un sacrement, et non d'un jugement humain. Il existe le Beau — perception singulière, immédiate, émotive — et il existe le label social « Art ». Confondre les deux, c'est ériger un avis en dogme.

V
Vaclav Havel
10 décembre 2025 · 7 min de lecture

L’Art ? Une invention sociale qui prospère grâce à notre peur de paraître ignorants. Voilà ce que personne n’ose dire, tant la révérence esthétique est devenue réflexe. On parle d’“Art” comme s’il s’agissait d’un sacrement, et non d’un jugement humain. Or la vérité est simple : il existe le Beau — perception singulière, immédiate, émotive — et il existe le label social « Art ». Confondre les deux, c’est ériger un avis en dogme, transformer une sensation en religion.

Si l'on revient à la définition aristotélicienne de l'art, il s’agit d’un savoir-faire rationnel permettant de créer des objets ou formes qui ne se trouvent pas dans la nature.
En bref, tout le monde est artiste, et tout ce qui est fait (non accidentellement par l'homme) est de l'art.

Nous endentons déjà les "artistes" récriminer à grands cris nos paroles : "Comment pouvez vous dire qu'une photocopieuse ou un smartphone est de l'art, ces choses sont fades et sans valeur émotionnelle, le vrais art, lui, nous émeut, nous transporte !"
Mais dites-moi : un informaticien n’a-t-il jamais frissonné devant un code parfaitement ciselé ? Un ingénieur n’a-t-il jamais été fasciné par la mécanique d’un moteur qui tourne comme un rêve ? Le Beau ne se cache pas que dans les tableaux et les sculptures : il se trouve aussi dans l’intelligence, dans l’ingéniosité, dans la maîtrise que l’homme impose à la matière et à l’idée.

Kant, d'avantage considéré pour sa définition de l'art, confirme cela. Il distingue cependant l'art artisanal des beaux-arts. Pour lui, les beaux-arts sont des œuvres créées par le génie humain, capables de produire une harmonie ou une beauté qui dépasse les règles ou la simple technique.
Ils visent le seul plaisir esthétique et ils établissent un modèle universel, non par obligation, mais parce que le génie humain, en créant ces œuvres, propose une forme qui peut inspirer et guider le jugement des autres.

Mais ce raisonnement n’est qu’à moitié vrai. Kant enferme l’art dans une cage étroite : pour lui, seule la main humaine peut créer de l’art. Tout ce qui naît sans l’homme serait par définition exclu. Quelle absurdité ! C’est aussi arbitraire et injuste que de prétendre qu’un être humain ne peut être qu’un homme blanc, et qu’en conséquence, les noirs ne seraient pas humains. Oui, l’analogie choque, mais c’est pour frapper l’esprit : cette limite imposée par Kant n’a aucun fondement rationnel ni moral. Il est temps de la rejeter avec force.

Kant rappelait aussi que le jugement du beau se veut universellement communicable mais il demeure fondamentalement subjectif. Autrement dit, le beau appelle le partage, il ne s’impose pas comme une loi. La mystique de l’Art absolu est une invention historique, pas une donnée humaine immuable.

Ne dites pas, "c'est de l'art, mais dites, c'est pour moi de l'art".

A moins, bien sûr, que vous ne vous destiniez à une ambitieuse carrière de dictateur, en marchant dans les pas d'Hitler et de Staline. Ainsi, on ne peut dire que l'on vas à un musé d'art. Le musé des beaux-arts de Lyon ne peut porter ce nom arrogant. Non, ce sont des musés de peinture et de sculptures antiques, dont certaines pièces seront considérées par certains comme de l'art.

Par pitié, au moins pour la société si ce n'est pour la philosophie, arrêtons de brandir d'art comme un étendard, comme un label autoritaire et majestueux. Cessons de nous conformer aux goûts des critiques, non pas par rébellions, mais par vérité avec nous même. Nous ne sommes pas la pour faire semblant, mais pour être vrais. Et du fond du cœur, je nous demande de jeter au feu l'idéologie de l'artiste prophète, idéologie vulgarisé par un jeune homme boutonneux en plein dans sa crise d'adolescence, lors de sa lettre à Paul Demeny. Ribaud était imbu de lui même, il avait certes un talent indéniable pour la poésie, mais pas pour les idées, alors cessons de le suivre aveuglement.

Historiquement, la déification de l’artiste est tardive : le romantisme (XIXᵉ siècle) a fait du créateur un demi-dieu, figure solitaire et tourmentée. Avant cela, l’artiste était souvent perçu comme artisan — un ouvrier du sens, pas un élu métaphysique. Jean Gimpel l’a rappelé : le passage du statut d’artisan à celui de quasi-divinité est une construction sociale et culturelle. (Voir analyses historiques et synthèses sur l’évolution du statut de l’artiste.) [hyperbate.fr] Et nous devons nous libérer de cette construction culturelle étouffante, qui n'a aucun droit sur notre intériorité.

Et je vous en prie, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit. Les peintres, musiciens, sculpteurs, écrivains et poètes accomplissent un travail admirable et utile, et leur contribution mérite respect. Je ne cherche pas à les diminuer, seulement à rappeler que leur rôle, précieux, n’est pas exclusif ni sacré.