L'Art n'existe pas

L'art n'est que le nom de la mode des bourgeois.

Derrière chaque toile, chaque sculpture, chaque livre, se cache moins le génie que le désir de se faire voir… et de faire payer cher ce qu'on appelle « l'Art ».

V
Vaclav Havel
17 décembre 2025 · 6 min de lecture

Connaissez vous la définition de "mode" ? Si on la prend dans le Larousse, c'est "Une manière passagère de se conduire, de penser, considérée comme de bon ton dans un milieu, à un moment donné".
En bref, la mode, c'est la direction que prend le troupeau de mouton, pour se faire bien voir des autres moutons. L'enjeu est social. Se faire admettre dans le groupe des individus. Être légitimé. Et paradoxalement, s'affirmer.
On pourrait croire qu’initier une mode est impossible : il faudrait ne pas suivre la précédente, ce qui est socialement sanctionné.
Pourtant, c'est justement le fait qu'un groupe se démarque, et que les autres trouvent ça "cool" et qu'ils fassent de même pour lancer une mode.

Et c'est ce qu'on fait les bourgeois dans le Nord de l'Italie et à Florence, au XIVᵉ–XVe.
Ces italiens ont commencés à se démarquer par une peinture plus naturelle, plus personnelle, plus humaniste : ils se sont créés un style propre. Ils n'étaient plus des artisans qui illustrent la demande du client, mais ils ont mis de leur personnalité dans leur travail, ce qui a inévitablement conduit à attirer l'attention sur l'individu porteur de son style.
L'auteur a ainsi commencé à acquérir un statut d'avantage créatif, et au fil siècles, ce statut s'est peu à peu transformé en un statut social intellectuel et historique, distinct de l'artisan.

Mais ce changement n'est pas le fruit de hasard, il est le fruit de l'adaptation face à une menace grandissante pour ces peintres : l'imprimerie.
Avec l'imprimerie, des gravures, des reproductions d'œuvres sont diffusées : le statut de l'artiste ne peut plus se reposer sur la maitrise technique, qui devient facilement reproductible. Il repose maintenant sur la capacité à surprendre, à étonner, à toucher. On n'achète plus l'art non seulement pour son utilité, mais pour son originalité.

Dès lors, tous les facteurs sont réunis pour le lancement de la mode. Le produit des artistes devient superflu : la même fonction existe pour beaucoup moins cher. Dès lors, l'achat est motivé pour la valeur émotionnelle de l'œuvre, et pour sa valeur sociale.
Avez vous déjà vu quelque chose de pas cher, de juste utile, sans rien de plus devenir à la mode ? Non, c'est contraire même au principe de mode.

Mais les bourgeois et les nobles avaient eux un intérêt très particulier d'acheter de l'art. Qui achète des objets qui ne servent à rien mais coûtent cher ? Les riches. Pourquoi ? Pour étaler leur richesse. Pas devant le peuple, mais devant leurs amis, leurs proches. Et la peinture est alors devenue un excellent moyen de montrer son capital. Un processus de mode s'est lancé, les bourgeois qui achetaient auparavant l'art pour sa valeur utile et esthétique, l'achetaient pour sa valeur sociale. Automatiquement, les peintures et peintres les plus chers ont été les cibles privilégiés des achats, car ils augmentaient le prestige sociale du détenteur de l'œuvre. Les prix ont ainsi naturellement été placés bien plus haut que la valeur réelle.

Il est ensuite extrêmement intéressant d'observer que cette mode s'est étendue aux sculptures, et la littérature, et beaucoup plus tardivement et dans une dimension moindre, à la musique. En effet, si l'on fait une analyse historique, il apparait que la peinture est la première à s'extirper de l'artisanat pour créer le domaine de l'Art, la sculpture ne la rejoignant qu'au XVe–XVIe siècle, et la littérature à la Renaissance.

Ensuite, à partir de 1850, les machines remplaçant peu à peu l'homme, une tertiarisation de la société se développe. On observe l'apparition d'une classe moyenne, plus éduquée et avec d'avantage d'accès aux loisirs. Les musés d'art vont justement se démocratiser durant cette même période, en réponse au besoin de cette nouvelle classe de montrer sa culture. Encore un nouveau phénomène de mode ; les individus ayant besoin de se valoriser socialement, ils font comme les riches.

Ainsi l'Art n'est qu'un mouvement de masse, par soucis de conformisme. Mais pour l'élite financière, il est devenu aujourd'hui quelque chose de plus, un instrument financier, chose que nous verrons la semaine prochaine.